Un bordel dont on sort ivre, repu et comblé!

Roland Jaccard rappelle fort à propos dans son blog ce que Marcel Proust considérait comme les qualités indispensables à un grand écrivain, loin de l’ascèse et de la précision du fonctionnaire:

1. Les insomnies. Cioran pensait de même : les nuits blanches à Sibiu lui ont ouvert les yeux et permis de gravir les cimes du désespoir.

2. La paresse. Fuyez les écrivains  qui se mettent à leur bureau à huit heures du matin et ne le quittent pas avant 18 heures. Ils ont raté leur carrière de fonctionnaire.

3. Le gâchage des dons. N’exploitez jamais tout votre potentiel ! Laissez-le en friche ! Un écrivain  n’est pas un entrepreneur, mais un cinglé.

4. L’inexactitude. Laissez la précision, l’exactitude aux scientifiques. D’ailleurs l’inexactitude nous conduit plus sûrement à la vérité que l’objectivité.

5. Les passions. Quelles qu’elles soient, et principalement sexuelles, les passions sont l’unique aliment qui nourrira votre œuvre.

6. Les névralgies. Pas de grand écrivain qui ne soit hypocondriaque ou dépressif.

7. L’égoïsme. Il faut être capable de tuer pour que son projet aboutisse. Freud  pensait de même. Je me garderai de le citer pour éviter un écueil qui gâcherait tout : la pédanterie et même l’érudition dont Proust disait qu’elle n’est jamais qu’une fuite loin de notre propre vie. L’Université  tue la littérature plus sûrement que la censure.

8. La tendresse passionnée. Jamais d’eau tiède !

9. La nervosité excessive. Elle peut vous rendre exécrable, asocial, voire de mauvaise foi. Qu’importe !

10. Un brillant excès de facultés intellectuelles. Il va de soi que c’est la condition sine qua non. Tout en n’oubliant jamais qu’un livre n’est pas un salon de thé où papotent de vieilles filles, mais un bordel dont on sort ivre, repu, comblé.

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« À une époque où tout est de plus en plus planifié, programmé, organisé, pouvoir se perdre sera bientôt un délice et un luxe exceptionnels. »
Gaston Rébuffat – La montagne est mon domaine – Editions Hoëbeke

En-Vau depuis le col de la Gardiole, la porte de Marseille. Le mistral glacé nous secoue. Lou porte son équipement tout neuf. Une journée dans le Verdon lui a inoculé le virus du vide. Et dans les parois des calanques, le vide surplombe l’eau bleu cobalt cet après-midi. Chaque fois que je viens ici je pense à Gaston Rébuffat, à sa drôle de silhouette dégingandée, lui le citadin, le marseillais un peu secret qui tout en devenant un immense grimpeur allait aussi en finir avec l’héroïsme pour cultiver l’hédonisme. Prendre le temps des rencontres et savoir se perdre c’est aussi ça l’escalade.
Au menu aujourd’hui, une voie magnifique, « la promesse des profondeurs », 150 mètres au-dessus de l’eau. Dans la 5ème longueur je me fais une grosse frayeur et Lou se prend un beau vol avec 100 mètres de vide sous les pieds. Son premier. Sous le bronzage, elle pâlit, mais repart en engueulant les mouettes.
Nous rejoignons la calanque d’En-Vau, quelques touristes y traînent encore. Du jambon et des chips avec une bière au bord de l’eau.
Je n’en reviens pas de partager ça avec elle, l’escalade, ce monde qui renferme tous mes rêves, mes peurs secrètes aussi, que j’ai toujours soigneusement tenu à l’écart – loin de toutes celles avec qui j’ai vécu et qui pourtant serait vide sans elle…

« Le jour est devant moi ; derrière moi, la nuit ; au-dessus de ma tête, le ciel, et les vagues à mes pieds. — C’est un beau rêve, tant qu’il dure ! Mais hélas ! le corps n’a point d’ailes pour accompagner le vol rapide de l’esprit ! « 
Goethe – Faust

Un magazine, papier glacé, une photo de Lou – modèle d’un très grand photographe, juste pour rire. Ce soir elle défile pour la collection de maillots de bains lancée par une amie. L’impression de vivre à crédit quand je vois, quand je touche, son corps parfait. Mais il il y a aussi son sourire. Pas seulement une image.

Leçon de ténèbres

Un personnage défait, le décor maritime exempt de pittoresque, mais aussi l’atmo­sphère ouatée à la Simenon, le goût des détails hérité d’une lecture assidue de Proust, l’attention portée aux liens familiaux et au tableau social, une palette très personnelle déclinant toute la gamme des gris pour évoquer le ciel perpétuellement changeant et la mer opaque, le crime présent au cœur de l’intrigue, le mécanisme parfaitement huilé d’un scénario menant implacablement au drame. Tanguy Viel fait preuve d’un réalisme virtuose et d’un humanisme pleinement assumé, il s’appuie sur ses personnages pour irriguer son septième roman d’une réflexion toute métaphysique sur le mal en l’homme – plongeant Martial Kermeur son personnage dans une « nuit intérieure » et exhaussant son drame ordinaire en une authentique leçon de ténèbres.
Nous ne sommes pas dans un western, au temps de la conquête de l’Ouest, juste dans une province française de la fin du XXe siècle, en proie au déclin industriel, économiquement et moralement sinistrée. Un beau parleur débarque dans la presqu’île, en face de Brest, de l’autre côté de la rade, avec un pharaonique projet de construction, en front de mer, d’une station balnéaire de grand luxe. Mais le Saint-Tropez du Finistère n’était qu’un mirage, les touristes fortunés ne viendront pas ici, à la pointe de l’Europe, goûter « la lumière si belle qui traverse la roche en fin d’après-midi, le calme des fougères qui ont l’air d’absorber toute la douleur du vent […], la brume qui va et vient devant le soleil pâle… ».
Le promoteur engloutit les indemnités de licenciement que Martial Kermeur avait perçues lors de la désaffectation de l’arsenal – tout son argent donc, mais aussi, et surtout, à travers cela, son espérance, et l’avenir de son fils. Avant de finir poussé à l’eau à cinq milles de la côte avec pour seul témoin une mouette solitaire  – on peut le révéler sans déflorer l’intrigue du roman.
Kermeur est l’unique narrateur, puisqu’il en fait l’aveu dès les premières pages, en préambule de sa longue confession, perforée d’interrogations et de doutes, qui constitue la chair même de ce livre d’une admirable densité, formellement magistral – jusqu’à l’épilogue renversant.
Tanguy Viel – Article 353 du Code pénal – Éditions de Minuit