On the beach

« Tu es un être analogique noyé dans un océan digital. »
Californication – Saison 3

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En chaussettes sous la lampe

« On peut construire une vie sur ça : deux personnes qui connaissent les failles de l’une de l’autre et choisissent néanmoins de rester assis ensemble, en chaussettes, sous la lampe, à lire des magazines en essayant de ne pas penser trop loin au-delà de la journée qui s’achève ou de celle qui vient. »
Garth Risk Hallberg – City on fire – Éditions Plon

Des arbres plantés la tête en bas

« Le monde d’aujourd’hui a perdu ses racines. C’est une grande forêt où les arbres seraient plantés la tête en bas. Leurs racines gesticulent furieusement en l’air et elles se dessèchent. »
Anaïs Nin – Les chambres du cœur – Éditions Stock

Un décor qui fait penser à un film de Scorsese. Un 4* entouré de palmiers, une architecture gréco-romaine, des palmiers, le double-voie entre deux ronds points qui longe le champ de course plus loin et échoue face à la mer dans un bordel d’embouteillages inqualifiable. Marseille à l’heure de midi, plutôt que Miami ou Coney Island aucun doute, et pourtant un quartier qui semble tombé d’ailleurs.
La clim est réglée à fond, Lou à plat ventre sur le lit king size frisonne un peu, la chair de poule sur ses fesses encore blanches. Elle picore des frites ramollies trempées dans la sauce qu’elle a sorti de son sac et déballées, l’alu tressaute au gré de l’air sur la moquette terre de Sienne. Une odeur de curry emplit doucement la pièce immense, on se croirait dans un deli.
Du temps volé, et presque jamais partagé quand les autres sont ensemble après avoir poussé la porte et mis la table. Un arbre planté la tête en bas mais dont les racines ne se dessèchent pas.

 

 

 

Dormir à la surface du soleil

Lou a le don pour le cadeau décalé et là dans le genre livre de plage, c’est une totale réussite. A part Proust chez Quarto difficile de faire mieux. D’entrée de jeu, le volume en impose. Il pèse, façon bottin du téléphone et on le manie avec difficulté. Mais quand on y tombe on n’en sort plus.
Garth Risk Hallberg a vivoté pendant sept ans, entre piges et enseignement, reprises et ratures, sur « City on fire » paru en 2016. On y suit les tribulations de personnages punkisants et désenchantés dans le New York des seventies mais c’est aussi l’histoire d’un jeune écrivain qui soumet un premier roman de près de mille pages que les maisons d’éditions américaines se sont âprement disputées et d’un à-valoir de près de deux millions de dollars qui ressemble plus à une prime de basketteur, même si Garth Risk Hallberg continue d’affirmer se foutre éperdument de l’argent!
Une centaine de chapitres, sur sept «livres» – un sens de la structure, très HBO, une poignée de personnages bien typés. Hallberg donne le sentiment d’être à l’aise dans tous les milieux, caméléon comme on le dit des gens qui ont une certaine intelligence sociale, et déroule une intrigue en caisse de résonance. Mais City on fire est surtout un roman d’apprentissage, résolument et ouvertement dickensien avec un pied chez le Tom Wolfe du « Bûcher des vanités ».
Mais ce qui est le plus remarquable c’est que Hallberg parvient à une tonalité, un regard, une voix qui lui sont propres. Sans jamais sacrifier à l’ampleur de son projet le souci du détail et l’empathie qui sont les marques d’un très grand romancier.

« A Brooklyn Heights aucun obstacle n’obstruait la vue lorsque, comme aujourd’hui, les nuages s’écartaient, l’eau reflétait la lumière de midi, tel un deuxième ciel.C’était comme d’essayer de dormir à la surface du soleil. »

Garth Risk Hallberg – City on fire – Editions PLon

 

Dans le pot en céramique, les clés du nouvel appartement se mêlent aux anciennes. Lou en short empile les livres dans un carton sous le regard du chat vautré sur le sommet de la bibliothèque. Je scotche, j’empile, les rayonnages se vident. Un énième déménagement. Beaucoup ont été des aventures, mais pas comme celle-là.
Un été qui commence, cerné d’écriture avec la participation à un projet dans lequel se dessine quelque chose, je ne sais pas encore quoi, peut-être rien mais peut-être aussi une façon de dire Marseille qui me faisait défaut. Un été enfin torride, violence et sexe dans Games of Thrones dans lequel nous nous immergeons, du sexe comme si nous allions en manquer avec Lou qui passe de plus en plus en plus de temps ici, mais ne construit rien qu’elle n’ait déjà, énigme et cadeau indéchiffrables, comme un roman en train de s’écrire dont on est le lecteur au fur que s’alignent les mots, comme le disait Aragon…

Heureusement que c’est l’été!

Ça pourrait s’appeler « J’aime l’été! Bis » mais ce n’est pas ça. Un tour en bateau au large du château d’If pour essayer d’apercevoir le Comte de Monte Christo et la conversation dévie sur la vie dans les îles, les civilisations primitives. Juste deux bobos, sur un bateau prêté par des amis en train d’entretenir une conversation cultivée en buvant un mojito tiré de la glacière? Vu du bord avec des jumelles depuis la fenêtre d’une tour à loyer modéré, il y a beaucoup de ça.
Moi, de près, quand je regarde Lou, ce que je ne peux m’empêcher d’aimer d’abord c’est son corps, jamais un gramme de graisse , du muscle mais pas fabriqué en salle de sport, celui qui sent la dureté, la machine, la sueur, non la mer, l’escalade, la course, la danse. Bref le plaisir de l’utiliser et d’être bien dedans et de bien s’en servir. Et puis pas d’idées ni de phrases découpées à la cisaille dans un manuel où on apprend à être péremptoire en faisant passer ça pour de la culture et rentier en faisant croire qu’on est un beatnik. Pas comme tous les gens qui ont bien bordé leur chemin, préparé leur point de chute peinard et nous la jouent Jack Kerouac sans avoir jamais écrit une ligne mais promis vont nous la sortir bientôt leur version de « Sur la route », ou se prennent pour Neal Cassady en voyageant all inclusive, en nous assenant des vérités sur la vie, la création, la beauté.

L’été c’est pas bio

Le vallon des Auffes, un repas Chez Jeannot, une baignade entre amis, les passages obligés de l’été marseillais qui s’installe, Lou se dore au soleil. Tout le monde ici aime l’été, on ne boude pas notre plaisir, même si ce n’est pas tendance paraît-il. Les gens en tongs, la sueur qui ruisselle dans le dos, l’esthétique approximative des tenues, les fenêtres ouvertes avec la musique de merde et les odeurs de cuisine trop grasse qui se mélangent et viennent nous envahir. L’été c’est ça, c’est vulgaire, c’est collectif, c’est pas bio et pour tout dire c’est pas à la mode. Sans compter un petit air de congés payés, surtout ici à Marseille on en connaît un rayon.
Et puis, la voiture en équilibre sur le trottoir qui domine la plage des Catalans pendant que je fais quelques brasses solitaires à 7h00, parfois avec Lou, me changer sur le trottoir au bord de la corniche sur laquelle s’affairent mollement les cantonniers, deux croissants, un chocolat et un jus d’orange à la terrasse du PMU en face, en imaginant les îles toutes proches qui s’éveillent en face. Parfois des fêtards s’éveillent et s’étirent sur la plage en traînant leur gueule de bois. Monter dans la voiture et longer la mer, dépasser les premiers randonneurs, direction le boulot, espérer qu’ils auront branché la clim en attendant demain. Et pas pressé de voir tomber les feuilles, pourtant, le froid j’en viens, je le connais, et même je l’aime.