Les mots

Jour férié, la ville est vide, tout le monde serait bien en peine de dire ce qu’on commémore à part une immense paresse sous la chaleur qui monte, enfin. L’appartement est désert, Lou est ailleurs, contrainte des calendriers clandestins et à géométrie variables. Dans la chambre traînent ses Stan Smith épuisées et sur la table du salon un bouquin de Édouard Louis. Elle adore Édouard Louis, avec son nom qui a déjà l’air d’un pseudo à lui tout seul. Le premier bouquin d’Eddy Bellegueule m’était tombé des mains, le côté rimbaldien qui rhabille pour l’hiver la France profonde, la honte retournée en vengeance contre l’homophobie et le machisme m’avaient prodigieusement ennuyé.
Et je me suis retrouvé à feuilleter et bientôt à lire « Histoire de la violence ». Le titre rappelle celui du film de David Cronenberg, A History of Violence, mais l’absence d’article signifie le désir de faire sociologie. Cronenberg, lui, ne racontait qu’une histoire de violence. Un certain Noël, son premier livre achevé, Edourd Louis passe la soirée avec ses deux amis «Geoffroy» et «Didier», en qui le lecteur averti reconnaîtra paraît-il deux intimes de l’auteur, le sociologue Geoffroy de Lagasnerie et le philosophe Didier Eribon.
Peu avant minuit, «Edouard» rentre en marchant chez lui, à Paris, non loin de la place de la République. Il a ses cadeaux sous le bras, des livres emballés dans du papier kraft. C’est alors qu’un jeune Kabyle, «Reda», l’aborde et le drague. «Edouard» commence par faire le sourd mais, assez vite il cède à la séduction et au désir.
La scène du cœur de la nuit est décrite dans la seconde partie du livre – avec deux langages principaux : celui de l’auteur, qui va être amant puis victime de «Reda», et celui de la sœur aînée de celui-ci, «Clara». D’un côté, «Edouard» restitue la version de sa sœur, qu’il prétend écouter derrière une porte, tandis qu’elle raconte à son mari ce que son frère lui a raconté de sa terrible soirée. Il réagit à ses monologues, entre parenthèses et en italique, comme un faiseur de didascalies destinées à un metteur en scène particulier, le lecteur. D’un autre côté, c’est lui qui raconte : sa rencontre avec «Reda» ; son séjour aux urgences après la nuit terrible ; ses hésitations avant d’aller porter plainte comme on l’y incite ; les réactions (forcément idiotes, racistes) des flics, les souvenirs de sa propre vie auxquels il associe fantasmatiquement celui qui l’a agressé ; enfin, l’événement lui-même.
Edouard Louis imagine un dispositif. Il s’agit non seulement de raconter ce qu’il a subi, senti et pensé, mais aussi d’explorer les causes et les conséquences de ce qui a eu lieu, à travers le langage des uns, des autres et du sien : la manière, en résumé, dont la violence circule dans les mots – et se propage par eux.
Le style rappelle la phrase essoufflée et précise d’Hervé Guibert, toute en virgules et volutes, sa splendide impudeur aussi, mais Edouard Louis cherche trop à démontrer pour avoir la grâce de l’auteur du Protocole compassionnel. 
Mais c’est surtout l’esprit de Genet qui semble inspirer Edouard Louis. Genet, qui  écrivit défendant la bande à Baader : «Plus ou moins obscurément, tout le monde sait que ces deux mots, procès et violence, en cachent un troisième: la brutalité. La brutalité du système. Et le procès fait à la violence, c’est cela même qui est la brutalité.» Qu’un auteur reprenant cette idée ait tant de succès auprès d’institutions de toutes sortes, c’est tout de même l’un des paradoxes de la vie culturelle…

Édouard Louis – Histoire de la violence – Seuil

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A l’aube

La petite troupe chemine à pied dans une banlieue inconnue et si proche, un air de vieux village en lisière des tours et des boulevards. Des arbres dans des cours invisibles derrière les portails, des fenêtres ouvertes sur une soirée presque déjà estivale. Lou qui m’accompagne avec une poignée d’amis, cette bande dont elle fait tellement partie maintenant que sa présence y est évidente. L’envie d’aller au concert à pied, de déambuler à l’écart avant de plonger dans la foule.
Le Moulin, une salle comme on en fait encore coincée dans les faubourgs près du Dôme à l’acoustique dégueulasse et à l’architecture extra-terrestre, un son parfait, lourd presque gras, idéal pour le rock. Une entrée où se mêlent vestiaire et bar dans une lumière tamisée de boite de nuit des seventies. Lou glousse après s’être fait palper de la tête aux pieds par la vigile à l’entrée.

Bientôt, sur scène Feu Chatterton alterne morceaux d’une intensité extrême et ceux qui glissent avec apaisement et sobriété. Le chanteur au look de dandy au timbre éraillé égraine des textes sophistiqués puis explose dans un feu d’artifice d’énergie dont nous recevons les basses en pleine poitrine.
Sur le chemin du retour, une seule référence surgit parmi nos souvenirs à tous : Noir Désir. La même puissance, la même subtilité enfouie derrière la force. L’occasion de se moquer de Lou, la seule qui n’a pas vécu cette époque puisqu’elle est née presque 10 ans après la formation du groupe de Cantat. Le jetlag qui nous rattrape toujours…

Voyages en pensée

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Picasso a beaucoup voyagé en pensée. Lui qui détestait l’exotisme, les longs trajets et se consacrait tout entier à un travail qui ne devait pas prendre de retard, a nourri son appétit insatiable d’autres cultures par la visite de musées, les échanges avec ses amis – collection d’objets et cartes postales venus d’ailleurs. L’influence la plus manifeste est bien sûr méditerranéenne. Une centaine de tableaux, sculptures et dessins, exposés à la Vieille Charité dialoguent avec les correspondances de l’artiste et dessinent une cartographie imaginaire jalonnée par les femmes qui furent toutes bien plus que des modèles pour lui.
Un accrochage réussi dans un des lieux emblématiques de Marseille. Des couloirs qui ont des airs de cloître, une chapelle posée au centre des ailes et il n’en faut pas plus aux visiteurs mal informés pour se croire dans un quelconque couvent réhabilité parmi tant d’autres. Pourtant la Vieille Charité a vu le jour suite à l’édit du Grand Renfermement de Louis XIV pour abriter des pauvres et des indigents jusqu’à la fermeture du site qui tombait en ruine et le relogement des « résident » en 1962!